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Les Médailles

Eloge au Commandant Hélie DENOIX de Saint-Marc

Eloge     au Commandant Hélie Denoix de Saint-Marc    

par     le Général CA Bruno DARY, Gouverneur Militaire de     Paris.

Mon ancien, mon commandant,     et, si vous le permettez en ce jour exceptionnel, mon cher Hélie ! Nous     vivons à la fois une journée exceptionnelle et un moment paradoxal :     qui d’entre nous en effet n’a pas lu un seul de vos livres, sans avoir eu,     la dernière page tournée, un goût amer dans la gorge ? La guerre est     toujours une tragédie et vos livres nous rappellent que l’histoire est     souvent une tragédie ; ils m’ont ramené un siècle plus tôt, quand le     capitaine de Borelli, officier de Légion, alors au Tonkin, écrivait à ses     hommes     qui sont morts :

Quant     à savoir, si tout s’est passé de la sorte, Si vous n’êtes pas restés pour     rien là-bas,

Si     vous n’êtes pas morts pour une chose morte, Ô, mes pauvres amis, ne le     demandez pas !

Et pourtant, aujourd’hui,     il n’est pas besoin d’interroger tous les présents, pour affirmer que tous     sans exception sont très heureux de vivre ici ce moment exceptionnel ; ils     sont heureux pour notre pays, incarné par sa République et son Président qui     vient de vous décorer ; ils sont heureux pour la France, qui montre     aujourd’hui qu’elle sait à la fois pardonner et reconnaître chacun selon ses     mérites ; ils sont heureux pour vous, pour l’honneur qui vous échoit,     pour le témoin que vous êtes, pour les mystères que vous avez soulevés, pour     le courage que vous avez toujours montré ! Alors, permettez-moi d’être     leur porte-parole et d’essayer d’exprimer tout haut ce que beaucoup     ressentent intérieurement. Je parlerai au nom de ceux qui vous entourent et     de ceux qui auraient aimé être là ; je parlerai au nom de tous ceux qui     vous ont précédé, ceux qui sont partis, au hasard d’un clair matin, dans les     camps de concentration, dans les brumes des calcaires tonkinoises, ou sous     le soleil écrasant d’Afrique du Nord. Comme je ne peux les citer tous,     j’évoquerai simplement le nom des trois derniers, qui nous ont quittés     récemment, le commandant Roger Faulques, héros de la RC4, le major Otto     Wilhelm, qui eut l’honneur de porter la main du Capitaine Danjou en 2006 à     Camerone, et puis, le caporal Goran Franjkovic, dernier légionnaire à être     tombé au combat, voici 15 jours en Afghanistan

 

Parmi ceux qui se     réjouissent aujourd’hui avec vous, je veux citer en premier lieu, les     légionnaires, vos légionnaires, ceux d’hier qui ont marqué toute votre vie     et ceux d’aujourd’hui qui étaient sur les rangs et sous les armes durant la     cérémonie. Vous avez dit et écrit que vous aviez vécu avec eux, les heures     les plus fulgurantes de votre vie ! Eh bien, ils sont tous là, les     petits, les sans-grade,  les sans-nom, les oubliés de l’histoire !     Ceux dont les noms ne figureront jamais sur un monument aux morts !     Ceux qui montent à l’assaut sans hésitation, ceux qui se battent la peur au     ventre, mais le courage dans le cœur, et ceux qui sont tombés sans un     cri ! Ils ont bâti la gloire de la Légion et de notre armée avec     leur peine, leur sueur et leur sang. Parmi eux, comment ne pas évoquer vos     légionnaires du 1e REP, ceux des champs     de braise et des     brûlures de l’histoire,  ceux qui, une nuit     d’avril 1961, vous ont suivi d’un bloc parce que vous étiez leur chef !     Quand j’exerçai le commandement de la Légion étrangère, nous avons évoqué     plusieurs fois ensemble cette aventure, votre sentiment et votre peine à     l’égard de la Légion d’avoir entraîné des soldats étrangers dans une affaire     française ; car la Légion, elle aussi, a payé le prix fort ! Avec     les légionnaires, figurent aussi leurs chefs, vos camarades, vos frères     d’armes, ceux de tous les combats, ceux du 2e BEP de Raffalli, du     1e REP de Jeanpierre, et puis, Hamacek, Caillaud et votre cher et     fidèle ami, le Cdt Morin, camarade de lycée et compagnon de déportation. Ils     ont partagé vos joies, vos peines, vos craintes, vos angoisses, vos     désillusions et vos espérances.

 

Sont heureux aujourd’hui,     les jeunes officiers, ceux de la 4e génération du feu, ceux qui     ont longtemps monté la garde face au Pacte de Varsovie, puis, une fois la     menace disparue, une fois la Guerre froide gagnée, sont repartis dans de     nouvelles aventures, en opérations extérieures, imprégnés de vos écrits, de     votre expérience, de vos interrogations, de vos encouragements et de vos     messages d’espoir ; ils sont repartis dans des circonstances bien     différentes, mais, comme vous, ils ont toujours cherché à servir de leur     mieux, guidés par leur devoir et leur conscience!

Et puis, parmi ceux qui se     réjouissent, il y a ceux qui, un jour dans leur vie, ont dit ‘‘non’’,     fatigués des scènes d’horreur, des années d’occupation et des     humiliations répétées. Contre toute logique, contre l’air du temps,     contre l’attrait du confort et la sécurité du lendemain, ils ont dit non, et     ils ont assumé leur décision en mettant leur peau au bout de leur choix ;     dans ce long cortège, Antigone a montré le chemin, d’autres ont suivi et     habitent encore ici, dans l’aile opposée des Invalides, celle     d’Occident ; ce sont les Compagnons de la Libération, vos frères     d’armes de la 2e Guerre Mondiale, venus de partout et de nulle     part, et qui, comme vous ont dit non, quand ils ont vu la France     envahie.

Se réjouit aujourd’hui avec     vous la foule silencieuse de ceux qui ont connu la souffrance, dans leur     corps, dans leur cœur ou leur âme ; il existe un lien mystérieux,     invisible, profond, indélébile qui unit ceux qui ont souffert. La marque de     la douleur vous confère cette qualité de savoir regarder la vie autrement,     de relativiser les échecs, même importants, de rester conscients que tout     bonheur est fragile, mais aussi de savoir apprécier les joies simples de la     vie, le regard d’un enfant ou d’un petit-enfant, le sourire d’une femme, la     fraternité d’armes des camarades, l’union des âmes des     compagnons.

Vous rejoignent aujourd’hui     dans l’honneur qui vous est rendu, ceux qui, comme vous, ont connu la     prison, la prison qui prive de liberté, et surtout la prison qui humilie,     isole, brise, rend fou, et détruit l’être dans le plus profond de son     intimité ; comment ne pas évoquer ce mineur letton du camp de     Langenstein, prisonnier anonyme et qui vous a sauvé la vie ? Entre eux     aussi, il existe un lien mystérieux : je me souviens de ce jour de     septembre 1995, lorsque je vous ai accueilli au 2eREP à Calvi, je     vous ai présenté le piquet d’honneur, et au cours de la revue, alors que     vous veniez de vous entretenir avec plusieurs légionnaires, vous avez     demandé, avec beaucoup de respect et de pudeur, à l’un d’eux :     « Mais, si ce n’est pas indiscret, vous n’auriez pas connu la     prison? »  Et, malgré son anonymat,  il vous répondit que     c’était bien le cas…

Et puis, parmi la cohorte     immense, il y a ceux     qui croyaient au ciel, et ceux qui n’y croyaient     pas, tous ceux qui ont été ébranlés dans leur foi et     leurs certitudes, pour avoir vu, connu et vécu l’horreur ; ceux qui ont     douté qu’il pût exister un Dieu d’amour, pour avoir hanté les camps de la     mort, qu’il pût exister un Dieu de fidélité, pour avoir dû abandonner un     village tonkinois, qui avait cru à votre parole,  ou qu’il pût exister     un Dieu de miséricorde, pour avoir été victime de parjures.  Et     pourtant, au soir de votre vie, vous restez persuadé que rien n’est inutile     et que tout est donné, que si le passé est tragique, l’avenir est plein     d’espoir, que si l’oubli peut envahir notre mémoire, le pardon ne pourra     jamais assaillir notre cœur ; c’est ce que vous avez     appelé : ‘‘l’Aventure     et l’Espérance’’

M’en voudrez-vous beaucoup     si, parmi ceux qui se réjouissent en ce jour, je parle aussi des     femmes ? Celles que l’on évoque souvent dans nos chants de     légionnaires, Eugénie, Anne-Marie, Véronika ; celles dont les prénoms     ont servi à baptiser les collines de Dien-Bien-Phu ; celles qui ont     toujours tenu une place particulière dans votre vie de combattant et d’homme     de lettres ; celles dont la beauté et le charme ne vous ont jamais     laissé indifférent. Je me permettrais d’évoquer la première d’entre elles,     Manette, qui comme elle s’y était engagée devant Dieu et les hommes, vous a     suivi pour le meilleur, mais aussi pour le pire. Elle et vos quatre filles     furent à la peine ; il est bien normal qu’aujourd’hui elles soient à la     joie !

Enfin et au dessus de tout,     ceux qui se réjouiront sans doute le plus, même si leur pudeur ne le leur     permet pas, ce sont les hommes d’honneur ! Car l’étoile qui vous a     guidé dans toute votre vie, restera celle de l’honneur, puisque vous lui     avez tout sacrifié, votre carrière, votre famille, votre renommée, votre     avenir et vos lendemains ! Et aujourd’hui, cet honneur vous est     officiellement reconnu, car la France, dans sa profonde tradition imprégnée     de culture chrétienne, a su pardonner et même plus que cela, elle a reconnu     votre sens de l’honneur. Avant de conclure, vous me permettrez de citer ce     général, qui, au cours d’un des procès qui suivit la tragédie algérienne,     déclara : ‘‘     Choisissant la discipline, j’ai également choisi de partager avec la Nation     française la honte d’un abandon ! Et pour ceux, qui, n’ayant pu     supporter cette honte, se sont révoltés contre elle, l’Histoire dira     peut-être que leur crime est moins grand que le     nôtre !’’. Aujourd’hui, 50 ans plus tard, à travers     l’honneur qui vous est fait, il semble que l’Histoire soit sur le point de     rendre son verdict !

Mon ancien, vous arrivez     aujourd’hui au sommet de votre carrière, militaire et littéraire ; mais     comme vous le dîtes souvent, vous êtes aussi au soir de votre vie, à l’heure     où l’on voit les ombres s’allonger. Tous ceux qui sont là sont heureux     d’être auprès de vous sur ce sommet ; et ce sommet n’est pas qu’une     allégorie ! Ce sommet est bien concret ; permettrez-moi de     l’imaginer en Corse : toutes vos     sentinelles du soir sont là, autour de vous,     admirant le soleil couchant ; comme partout en Corse, le paysage est     sublime, le spectacle intense ; la nuit s’est répandue dans la vallée,     le soir monte, et l’on voit s’éclairer peu à peu les villages et leurs     églises, les cloches des troupeaux tintent dans le lointain, et l’on admire     le soleil qui disparaît lentement derrière l’horizon dans le calme et la     paix du soir. Il va bientôt faire nuit et chacun de ceux qui sont là, qui     vous estiment et qui vous aiment, ont envie de fredonner cette rengaine,     désormais entrée dans l’histoire : ‘‘Non,     rien de rien ! Non, je ne regrette     rien !’’

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